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Prix Académie de
Marine et Robert
de la Croix

Libertalia et le capitaine Misson : une invention de Daniel Defoe

C’est John Robert Moore qui, le premier en 1939, mit un nom sur le mystérieux capitaine Charles Johnson, auteur de Hystory of pyrats, principale source narrative sur les pirates de l’âge d’or, publiée pour le premier tome en 1724 et pour le second en 1728. Ses déductions reposent sur une identité de style, de centres d’intérêts et d’emprunts à des textes antérieurs.

J’adopte entièrement les conclusions de Moore.

Le texte sur Misson est dans le deuxième volume.

Defoe est un roublard ou plutôt un génial écrivain. Pour crédibiliser sa parole il assure qu’il utilise un manuscrit émanant de Misson directement et qui a atterri à La rochelle où il a été conservé. Et pour mieux brouiller les pistes, il laisse entendre que le nom Misson ne pourrait être qu’un pseudonyme et se garde bien de donner la moindre date dans son récit.

Malheureusement pour lui il a fait une grossière erreur. Dans son texte il raconte le combat victorieux de Misson dans la mer des Antilles contre le HMS Winchelsea, vaisseau de la Royal Navy et le naufrage qui s’ensuivit. Or nous savons maintenant à quelle date a eu lieu le naufrage. C’est le 10 septembre 1707.

Avec cette date nous pouvons reconstituer la chronologie du récit en amont comme en aval à partir des indications données par Misson et par les temps estimés de traversée.

On déduit ainsi fin 1708 l’arrivée sur Diego Suarez et la proclamation de Libertalia courant 1709. Et c’est là qu’il y a un énorme problème chronologique car Thomas Tew, fameux pirate associé à Libertalia ne pouvait pas être en 1708-1709 à Madagascar, et pour cause, car il était mort depuis 1695 !!

Schonhorn Manuel qui a publié l’édition critique de history of pyrats faisant autorité, affirme qu’il s’agit d’une pure fiction. Ce que la communauté scientifique anglo-saxonne a reconnu. Du côté français on trouve encore des fervents partisans de l’épisode Misson car Libertalia est la pièce maîtresse de leur vision libertaire de la flibuste-piraterie (Lapouge dans " pirates vers la mer promise " Le Bris dans les " anges noirs de l’utopie " préface de la traduction française, Do or die dans Bastions pirates, une histoire libertaire de la piraterie…) et peut être aussi à cause de l’implantation française actuelle dans la zone où vécurent ces pirates (La Réunion) dont les histoires et surtout les légendes (entre autres de trésors) sont encore présentes de nos jours...

Après Schonhorn deux chercheurs français ont repris le flambeau de la critique. Madame Mollet-Sauvaget essentiellement dans sa thèse et le regretté Michel-Christian Camus.

Ce dernier, après des recherches dans les archives marines a publié ses conclusions dans un article de la revue XVIII° siècle N°30 année 1998.

Chronologie approximative du voyage de Misson et Caraccioli

Fin 1706 : croisière du navire le Victoire en Méditerranée.

Début 1707  : escale à Marseille.

Mi 1707 : escale à La rochelle.

Août 1707 : arrivée de la Victoire à la Martinique.

10 septembre 1707 : combat entre le Victoire et le HMS Winchelsea.

fin octobre 1707 : escale à Carthagène (Colombie actuelle).

fin 1707 : départ des Antilles pour la Guinée, soient 3 mois de voyage minimum.

fin mars 1708 : séjour à Anjouan dans les Comores jusqu'à la fin de l’année.

fin 1708 : installation dans la baie de Diego Suarez où est proclamée la république de Libertalia en 1709.

1710 : Libertalia est attaquée par 5 vaisseaux de guerre portugais.

fin 1710 : Libertalia est détruite par les indigènes, Caraccioli est tué, Misson disparaît dans un naufrage de retour vers l’Europe.

Succession d’erreurs et d’incohérences

Les pages mentionnées correspondent à la traduction française de 1990 éditions Phébus sous titrée " le grand rêve flibustier ". Elle comporte malheureusement quelques omissions et erreurs.

PAGE 15 : Misson qui est réputé provençal va étudier à Angers alors qu’il est proche des universités d’Avignon Montpellier ou Aix ? Ce détail n’apparaît pas dans l’édition française.

PAGE 15 : Fourbin est commandant de la Victoire sur laquelle embarque Misson. Il n’y a pas de commandant de ce nom. Il faut donc lire Forbin. D’après les dates il ne peut s’agir que du grand Forbin (comte de Forbin-Gardanne) or celui-ci est mort en 1733 alors que Defoe le fait mourir lors du combat contre le  Winchelsea en 1707 ?

PAGE 15 : pas de vaisseau nommé Victoire pouvant correspondre à l’époque.

PAGE 15 : curieuse cette croisière sans but précis alors que la France est en guerre et qu’il y a pénurie de bâtiments ?

PAGES 16-17 : les critiques de l’église catholique romaine semblent s’inspirer du Nouveau voyage en Italie de Maximilien Misson.

PAGE 17 : escale à Livourne. Bizarrement le consul français ne mentionne pas leur passage alors qu’il écrit chaque semaine à la Cour de Versailles (Archives affaires étrangères) même silence du consul de Naples.

PAGE 21 : Passage de la Victoire en Martinique Guadeloupe. Pas de traces non plus dans la correspondance des gouverneurs de ces deux îles.

PAGE 24 : Combat contre le Winchelsea perte de ce dernier. Il a effectivement été perdu mais lors d’une tempête.

PAGE 26 : L’équipage de la Victoire choisit le " maître d’école " comme second. Le terme français de l’époque est " écrivain ". Faute incompréhensible alors que Defoe est censé reproduire un manuscrit original en français !

Mutinerie de la Victoire dans les eaux antillaises. De cela aucune trace dans les archives.

La seule mutinerie d’un bâtiment nommé la Victoire a lieu en 1710 au large de Brest. Defoe a pu s’en inspirer.

PAGE 36 : le nom du gouverneur espagnol de Carthagène Juan de la Cerda est légèrement modifié. il s’agit de José de Zuñiga y la Cerda. Il remplit cette fonction du 6 décembre 1706 à fin 1712. Ce qui confirme totalement notre essai de reconstitution de la chronologie des événements.

Le gouverneur de Carthagène demande à Misson d’escorter le Saint Joseph. Misson accepte mais il est dit ensuite que le galion est parti seul sans attendre Misson. Dans la réalité il n’est pas parti seul mais en compagnie de 3 autres galions et de deux navires français. Il était chargé de 11 millions de piastres et non pas 800.000. Dans la réalité il est accroché par une escadre anglaise qui le coule à la sortie du port de Carthagène où il gît encore à 250 mètres de profondeur localisé par une équipe sous-marine hollandaise.

Pourquoi demander au seul Misson d’escorter un tel trésor flottant alors qu’un aviso a prévenu de l’arrivée imminente de l’escadre de Ducasse susceptible de mieux remplir cette fonction ?

PAGE 37 le Pontchartrain capturé par le Mermaid anglais ? Pas de traces dans les archives d’un combat au large du Petit Goâve.

PAGE 46 : Misson parle d’aller sur la côte nord-ouest de Madagascar pour se créer une retraite. Or Diego Suarez lieu de la retraite est au nord-est de la pointe !

PAGES 50-52 : A propos de l’expédition de Mission sur l’île de Mohéli aux Comores madame Mollet-Sauvaget fait remarquer que contrairement à ce qu’écrit Defoe le nord de l’île n’est pas spécialement marécageux, qu’il n’existe aucune obligation pour les veuves de se sacrifier à la mort de leur époux, ce n’est pas une coutume comorienne, mais hindouiste d’Inde. Les Comoriens n’utilisaient pas de trappes comme systèmes de défense. Elle note également l’absence de précision sur les noms de lieux et de personnes.

PAGE 90 : Rencontre avec Tew. Comme nous l’avons vu il était mort en 1695.

PAGES 99-100 Prise d’un vaisseau de 110 canons appartenant au grand Moghol. cela rappelle furieusement l’exploit d'Avery. Or il n’y a aucun traces d’un fait de cette importance qui aurait conduit à l’expulsion des comptoirs des différentes compagnies des Indes européennes.

PAGE 102 : Attaque de 5 vaisseaux de guerre portugais. Pas trace dans les archives portugaises. Defoe assure que cela fut relaté en son temps par la Gazeta de Lisboa. Or ce journal n’apparaît qu’en 1715 soit plusieurs années après.

Conclusion

Je pense que ce récit de fiction est inspiré par les aventures de François Leguat qui raconte l’épopée réelle de quelques protestants qui s’installèrent un an sur l’île de Rodrigues pour y fonder une société idéale. Et comme le préfacier de cet ouvrage n’est autre que Maximilien Misson, protestant français installé à Londres à la même époque que Defoe, la conclusion s’impose. Ce dernier n’a pas eu à faire un grand effort d’imagination pour trouver son protagoniste principal et inventer cette cité qui devait correspondre en partie à ses aspirations personnelles. N’a-t-il pas agi différemment dans son roman phare : Robinson Crusoé, inspiré des aventures réelles du marin Selkirk naufragé sur l’archipel Juan Fernandez au large du Chili ?



Jean-Pierre Moreau